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Le sexisme ordinaire dans le milieu du vélo

Le sexisme ordinaire dans le milieu du vélo

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Une tentative d’explication pédagogique sur le sexisme que subissent les femmes dans le milieu du vélo.

Que diriez-vous si un homme, blanc, 40-50 ans, d’un bon niveau social, avec tous les privilèges que cela lui confère, se moquait ouvertement – et publiquement de surcroit – d’une catégorie de personnes discriminées, représentant 50% de la population? Et si en plus ces ricaneries portaient sur les conséquences des discrimination de cette catégorie de personnes, contre lesquelles elles doivent lutter au quotidien pour éviter que cela ne leur colle à la peau. Exercice aussi peu glorieux que facile: ce n’est même plus s’engouffrer dans la brèche que se livrer à ce genre de rédaction. c’est continuer de creuser un sillon haut de plusieurs mètres, emprunté par plus d’égo blessés depuis des millénaires qu’il n’y a de touristes à la Tour Eiffel chaque été! Qui aimerait vivre dans une telle société qui validerait de telles pratiques? Aux côtés de ces fascinants héros de la probité? Personne, et pourtant, encore aujourd’hui, cela arrive beaucoup trop souvent.

La discrimination des femmes est tellement un des piliers de notre société patriarcale qu’elle est ancrée en chacun·e·s d’entre nous. Il faut alors s’armer de bonne volonté pour se remettre en question et déconstruire tous ces a priori et autres clichés. Qui s’est déjà penché sur les questions de sexisme sait que le chemin est sans fin, que rien n’est jamais acquis et qu’on a toujours à apprendre. Dans cet article, nous cherchons à mettre des mots, illustrer ce sexisme, qui est caché dans les actes les plus banals et les plus courants de notre quotidien, et en particulier dans le milieu du vélo. Parce que nous toutes, nous en avons assez! Nous espérons donc que cet article revendicatif pourra donner quelques clés de lecture et surtout de compréhension. Parce qu’il ne cherche pas à accuser, mais bien à faire preuve de pédagogie. Et parce qu’une société qui évolue n’est pas une société indemne d’erreur, mais une société plus forte d’avoir appris de ses erreurs et témoignant d’une volonté inexorable de construire ensemble.

Le sujet étant déjà particulièrement complexe, nous resterons dans une certaine généralité au niveau des genres pour ne pas avoir à rentrer dans les détails. De ce fait, les genres utilisés ici sont binaires. Nous espérons que cela n’offensera personne.

Militantisme et sexisme dans le milieu du vélo

Combien de fois, entre cyclistes, nous nous moquons de certaines infrastructures complètement inadaptées, mais qui ravissent les élu·e·s qui pensaient bien faire? “Ces installations sont certainement le fruit du travail de personnes qui n’ont jamais roulé à vélo! Iels auraient mieux fait de s’abstenir ou bien écouter les avis de personnes concernées! » Effectivement, pour se rendre compte des difficultés des autres, le mieux est de les vivre, on ne peut pas s’improviser militant. Breaking news: c’est la même chose pour le militantisme. Donc laissez-nous la parole, laissez-nous nous exprimer au sujet du sexisme et ne prenez pas la parole en tant qu’homme alors que le sujet est le vécu des femmes.

De la même manière, les personnes non concernées par le féminisme – ou n’importe quelle cause – n’ont pas à remettre en question les techniques et actes militants des féministes. Les hommes n’ont pas à juger les femmes, et leurs avis ne sont pas pertinents car ils ne subissent pas nos discriminations. Aussi, nous n’avons pas à être militantes tout le temps. Cela coûte énormément d’énergie et il faut savoir se préserver. N’attendez donc pas de nous d’avoir la patience de faire de la pédagogie à chaque fois que vous vous posez une question (voir ici ou ).

Des dizaines d’automobilistes vous frôlent lors de vos déplacements ou sorties à vélo. Vous arrivez à prendre sur vous, mais vous sentez que la pression monte doucement intérieurement. Et un jour, sans raison particulière, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase: vous n’arrivez plus à maintenir votre colère et cet automobiliste qui passe trop près, vous mettant en danger, prend pour tou·te·s les autres. Vous connaissez cette sensation? Nous, nous subissons quotidiennement des moqueries, des jugements de valeurs et autres joyeusetés discriminatoires. Ce n’est donc pas étonnant que ce que vous considérez comme une “broutille” puisse nous faire fulminer. Il est évident que si nous ne subissions des discriminations qu’une poignée de fois dans l’année, nous ne les relèverions même pas. C’est l’accumulation qui tape sur les nerfs. Vous n’avez aucune idée de ce que les militantes peuvent se prendre comme agressions: en plus d’être des femmes, elles sont féministes. Par conséquent, lorsque nous faisons face à des comportements discriminatoires que nous dénonçons, nous avons besoin de soutien, pas que vous parliez à notre place ou que vous minimisiez notre vécu, notre ressenti.

Petit rappel: quand on se moque d’une personne ou d’un groupe de personnes en public, cela peut relever du harcèlement.

Il nous est donc parfois nécessaire de nous retrouver entre nous. Pour souffler un peu. Parce qu’on sait que ce sera bienveillant. Pour se soutenir dans notre lutte ou quand nous sommes mises à mal par des actes discriminatoires, railleries et insultes, pour oublier le temps d’un instant le sexisme (dans le vélo ou au quotidien). Et pour tout plein d’autres choses encore.

Paternalisme, supériorité et non-remise en question

“Je sais que je ne devrais pas écrire ça mais je le fais quand même.”
“Je ne suis pas concerné mais je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas être en position de juger.”
“On ne peut plus rien dire.”
“Calmez-vous, ça va bien se passer.”
“C’est pour riiiiiire! T’as pas d’humour!”

Expression rabaissante, zéro empathie, mauvaise connaissance du sujet (mais pense tout savoir), etc. Cela s’appelle de l’humour de dénigrement. C’est tellement courant qu’il est difficile pour les personnes qui l’utilisent de réaliser qu’ils ne sont pas légitimes pour critiquer, pour se moquer et que ces paroles peuvent blesser. Et après ils nous reprochent que « les femmes ne font que de se plaindre! » Or, le fait que le monde ne tourne pas autour d’eux n’étant pas forcément acquis, ils se vexent quand on a l’audace de leur faire remarquer que leurs commentaires ne sont pas appropriés. Perchés sur leurs privilèges, il est difficile pour eux d’admettre que tout ne se ramène pas à leur personne, et qu’il vaudrait mieux essayer de comprendre les réels enjeux et de rester humble.

Qu’on soit grosses, minces, avec un sac à dos ou non, sur un vélo hollandais ou un vélo de course, qu’on roule vite ou doucement (#cpasouf #teamescargot): gardez vos jugements de valeur pour vous. Arrêtez de vouloir nous complexer. Chacun·e ses besoins, ses envies, ses plaisirs et ses contraintes. Vive la diversité!

Il vous est peut-être déjà arrivé d’entendre, ou même de penser: “Les Chinois sont sérieux et travailleurs”. Cette phrase qui semble positive est pourtant bel et bien raciste (désolées pour les personnes concernées par l’exemple). La galanterie, elle, est la “tournure positive” du sexisme.

Est-ce qu’on vous félicite quand vous déféquez dans la cuvette des toilettes et non sur le canapé? Non. Alors n’attendez pas des félicitations si vous faites des choses “bien” (c’est-à-dire si vous ne discriminez pas les femmes, entre autres). C’est NORMAL! N’en faites pas tout un fromage. Si vous pensez être irréprochable, il est temps de se remettre en question car cela signifie que vous êtes dans le déni. Ne le prenez pas mal, tout le monde fait des erreurs. Lorsque ça vous arrive, écoutez, excusez-vous et apprenez de vos erreurs, vous y gagnerez. Et pour ceux qui seraient tentés de brandir le #NotAllMen, nous vous invitons à lire cette BD très instructive avec une analogie du sexisme à travers le déplacement à vélo:

ou encore cette vidéo de vulgarisation divertissante de Tout le monde s’en fout:

Invisibilité des femmes

L’invisibilité systémique des femmes est un rouage fondamental du patriarcat. Par conséquent, l’inclusivité commence par rendre visibles les personnes jusque-là invisibles. Mais cela demande des efforts… que les personnes privilégiées n’ont pas forcément envie de faire, pour de multiples raisons. Vous pouvez commencer par quelque chose de facile, comme faire attention à la répartition hommes-femmes – et à la répartition des tâches – dans la vie de tous les jours : au travail, dans vos activités de loisir, dans les médias, sur les réseaux sociaux. Quand on y fait attention, la différence de visibilité est flagrante. “Le diable se cache dans les détails”, comme on dit. Et l’invisibilité des femmes transparait à travers notre écriture, ce qui n’est pas sans conséquence!

Que l’on ait plus ou moins d’expérience, chaque personne peut éprouver des difficultés, notamment dans la pratique du vélo puisque c’est le sujet ici. Absolument toutes ces personnes sont légitimes pour exprimer les difficultés auxquelles elles sont confrontées. On ne reproche à aucun·e automobiliste de ne pas connaitre le fonctionnement de son moteur. Pourquoi déprécier les cyclistes qui ne maitrisent pas la mécanique vélo? Chaque cycliste a son propre rapport au vélo et a une légitimité à s’exprimer. Ne pas savoir ce qu’est un dérailleur ne remet pas en cause son statut de cycliste. Pas la peine de décrédibiliser la personne sur cet argument.

Quoi faire?

Ce long article vous a convaincu (chouette) et vous aimeriez aider… Que pouvez-vous faire?

  1. Un homme peut (se) poser des questions vis-à-vis de la situation des femmes (c’est même très bien), mais il n’a pas à juger! Et son avis n’est aucunement pertinent. Pas la peine de vous vexer quand on vous le rappelle. Ne le prenez pas personnellement. Écoutez ce qu’on a à dire et travaillez sur vous. Ensuite, expliquez aux hommes autour de vous et soutenez-nous quand on subit une agression, aussi minime soit-elle (nous soutenir ne veut pas dire vous mettre en avant).
  2. Avoir des actions (articles, soutien, etc.) en faveur de l’inclusivité, c’est normal, donc n’attendez pas de récompenses de notre part. Et surtout, cela ne vous donne pas l’immunité pour mal vous comporter de temps en temps.
  3. Le sexisme est la norme dans notre société, et donc dans le milieu du vélo. Il faut faire un effort pour déceler si la moitié de la population n’est pas oubliée. Faites-y attention, cela deviendra rapidement un automatisme.
  4. Vous voulez faire quelque chose en faveur des femmes? Demandez-vous votre légitimité, quel sera votre apport, quel est l’intérêt? Est-ce-que cela serait simplement pour faire une bonne action, valoriser votre ego pour pouvoir vous dire que, quand même, vous êtes un “type bien”? Qui sera le plus mis en valeur: vous ou les femmes?
  5. Vous êtes un média, une association (clubs, gangs, groupes, …), vous organisez un évènement, etc. et vous êtes surpris de n’avoir que 20% de femmes? Demandez-vous si vous avez la mixité parmi les auteur·trice·s, les invité·e·s, les dirigeant·e·s, les représentations visuelles, etc. Demandez-vous pourquoi elles n’ont pas envie de venir.
  6. Arrêtez avec le “Mademoiselle”. Notre statut marital ne vous regarde pas. D’autant plus que le “Mademoiselle” fait référence à la “disponibilité” des femmes.
  7. Vous voyez une personne (homme ou femme) qui, selon vous, vous parait en “détresse”? Oui, vous êtes autorisé à demander si tout va bien, si la personne a besoin d’aide. C’est même une belle preuve de solidarité. Mais si la réponse est non: N’INSISTEZ PAS! Dites au revoir et reprenez votre chemin. Il en va de même pour les conseils non-sollicités. “Est ce que vous m’autorisez à vous donner un conseil?” si la réponse est non, c’est que c’est non. Laissez la personne tranquille. Elle a ses raisons et n’a pas à se justifier.
  8. Soyez de bons alliés: refusez d’intervenir en tant qu’invité dans un événement (conférence ou autre) si la parité n’est pas respectée parmi les intervenant·e·s. Laissez les femmes s’exprimer au sujet du sexisme et ne prenez pas la parole en tant qu’homme alors que le sujet est le vécu des femmes. Laissez-nous prendre la parole (soyez attentif au temps de parole). Faites remarquer quand vous constatez des discriminations (mais préparez-vous à recevoir la foudre des autres hommes). Ne soyez pas choqués quand les femmes préfèrent faire des réunions entre elles.
  9. Vous avez fait une erreur, et pourtant l’intention était bonne? Comment faire? Le regroupement FKCC vous a fait un tuto sur la réaction exemplaire qu’il faudrait avoir:

Nous espérons que cet article vous aura apporté des éclaircissements et vous aidera dans votre démarche d’inclusivité! Il a été écrit et relu par un collectif de femmes militantes cyclistes.

Pour aller plus loin…

Cet article vous a intrigué et vous aimeriez vous armer pour déceler le sexisme d’une manière générale et pas uniquement dans le vélo? Nous vous conseillons le livre de vulgarisation “Du Sexisme dans le Sport” écrit par Béatrice Barbusse, sociologue à l’Université Paris Est Créteil.

Autre ressource parmi tant d’autres: les travaux de thèse de Margot d’Abord sur le sexisme dans les ateliers d’auto-réparation vélo.

Autrice:

Laura DUBUIS (Les Ateliers de l’Audace, FKCC)

Relectrices:

Une douzaine de membres du FKCC (Feminazgûl Kitten Cyclo Club)
Marie Coviaux (Biclous et bidouilles)
Eve Coston (Ponyo café vélo)
Priscillia PETITJEAN (Les Ateliers de l’Audace)

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Commentaires (2)

  • Martin Christiane

    Souvent le sexisme se cache derrière des remarques faussement flatteuses à l’égard des femmes que les auteurs masculins n’adresseraient sûrement pas à un collègue masculin, du genre « bravo » tout simplement ou « vous êtes bientôt arrivée » comme si on ne le savait pas qu’on est bientôt arrivées. C’est horripilant.

    répondre
  • Nolwenn

    Merci pour cet article : la comparaison auto/sexisme ordinaire est très parlante et imagée pour répondre à certains arguments de type « notallmen » ! Merci !
    Je suis mécanicienne vélo et j’ai écrit un article sur le sexisme en atelier et formation : souhaiteriez-vous que je vous l’envoie ?

    En vous souhaitant une belle journée,
    Avec douceur et force,
    Nolwenn

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